Des larmes plein les mains

Témoignage sur "Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale" de Boris Vian

par Carine Raphaëlle, juillet 2012

Carine Raphaëlle

Poésie musicale... Les mots sont aussi des sons et vos compos unissent les sons des mots et des émotions en révélant le sens, enfin, un sens, le vôtre. Parce ce que ce qui fait la richesse et l'intérêt d'un texte, au-delà de l'émotionnel et de la résonance intérieure, c'est pour moi la pluralité des lectures que l'on peut en faire, selon le point de vue que l'on adopte et/ou la tonalité qu'on lui confère. Chaque texte porte tout cela en lui-même mais la densité vient de l'éventail des voyages proposés.

Si je lis le texte de Vian, sans me soucier de la dimension autobiographique, je peux être emportée par la gravité du sujet traité, par les contrastes et le balayage des différents aspects de la mort (physique, psychologique, idéologique...). La mort physique résultant de la maladie est inévitablement liée à la souffrance physique, au corps dépossédé de lui-même que d'autres s'approprient, d'où les métaphores animales dévorantes... Le « Je » prend une dimension universelle, sa dimension universelle de voix du poète quand il est associé au « on » et à la méchanceté, à ces autres façons de mourir que l'on pourrait éviter. Mourir physiquement et malheureusement souvent dans la souffrance, c'est le lot de chacun. C'est dur, on peut avoir besoin de l'exprimer mais ce n'est pas si grave... Mourir tout en étant vivant car le réel est insupportable est d'une toute autre dimension.

Si je lis ce même texte, avec à l'esprit l'homme et l'artiste tel qu'il se définissait à travers ses textes et ses actes, avec l'idée de sa souffrance physique, curieusement, tout en restant profonds, les mots se parent d'une distance un peu grinçante et espiègle. Un pied de nez à la mort avec l'idée que l'on est bien peu de chose au regard de l'humanité tout entière, un regard moqueur vis à vis de ceux qui font un tout de leur propre mort. Il ne s'agit pas de conférer à sa mort plus d'intérêt que ce qu'elle mérite, sinon on en oublie la vie. J'aime votre proposition car le ton que j'y trouve est plus tendu vers la seconde lecture, ce qui pousse à dépasser un premier degré. Votre composition révèle, c'est à dire qu'elle soulève le voile.

La musique, à laquelle je trouve un côté aérien, presque enjoué, unie à la chaleur de la voix, met en avant pour moi cette réflexion sur le grave et le dérisoire, invite à réfléchir. Les voix en écho participent de cette dimension, comme les silences ou les respirations. Des ruptures de rythme et de tonalité naît l'intensité qui sert le texte et nous emmène. C'est particulièrement fort au moment des « larmes plein les mains »…